Avant la guerre, c’était déjà la guerre !


Ci-dessous le texte intégral d'Alain Cadet, dont une version simplifiée a été publiée par La Voix du Nord, à la veille du 11 novembre 2016.

Avant la guerre, c’était déjà la guerre !

Dans quelques jours, on va célébrer l’anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918. C’est le point final à plus de quatre ans de guerre entre la France et l’Allemagne. Mais, dans les années qui ont précédé le conflit, Mons en est un bel exemple, c’était déjà… presque la guerre !

L’armistice signé, avec plus de 18 millions de morts civils et militaires, le bilan est terrible pour l’Europe. Pourtant, cette catastrophe majeure avait été soigneusement préparée par les futurs belligérants au premier rang desquels se trouvait l’empire germanique. La réussite de ses plans de guerre dépendait en grande partie de sa connaissance des forces adverses. C’est ainsi que l’Allemagne avait développé un système d’espionnage de masse très performant. 

Florent Garnier, historien habitant  l’est de la France, a beaucoup travaillé sur les ouvrages de défense français des deux guerres. Il vient de publier plusieurs fascicules relatant quelques faits d’espionnage marquants. 
L’un d’entre eux daté du 29 mars 1910 concerne le fort de Mons-en-Barœul. « Ce matin-là, vers huit heures, la sentinelle aperçut un individu armé d’un appareil photographique qui prenait des vues », écrit-il. « Le soldat appela la garde. Après une poursuite de quelques centaines de mètres l’homme fut capturé et interrogé par le chef de poste ». Il finit par décliner son identité. Il se nommait Georges Sagel, était âgé de 28 ans et demeurait à Mons, route de Roubaix. Il exerçait la profession de chimiste-teinturier aux établissements Bayer, une entreprises d’outre-Rhin dont la plupart des employés étaient allemands. « À l’usine des produits Bayer, on fit mine de rire de cette arrestation », poursuit Florian Garnier, « Sagel était un excellent employé dont l’honorabilité était indiscutable ». Lors de son interrogatoire, le photographe-chimiste conforta cette version. « C’est parce que le fort lui avait paru pittoresque qu’il avait pris des photographies », prétendit-il.

« J’ai écrit ce récit à partir de la presse de l’époque », explique Florian Garnier. « On peut toujours se méfier des déclarations faites aux journaux mais cette histoire me paraît vraisemblable. Elle est très représentative d’une foule d’autres qui se sont passés dans les différents forts français. » Elle évoque en effet des faits survenus quelques jours auparavant. Un boxeur belge, Jacques Van De Waele dit Tony, est pris la main dans le sac pour avoir photographié le fort de Seclin. Les pellicules dans la poche il lui est difficile de nier. Il confirme avoir « pris des clichés des différents forts entourant la ville et qu’il avait pour mission de vérifier si ces forts étaient reliés entre eux par une ligne téléphonique. »




Ce dessin est issu d'un album réalisé par un peintre allemand F. Kaiser durant la première guerre mondiale. Parmi les pages représentant de nombreux officiers, des vues des destructions de Lille - dont certaines lors de l'explosion des 18 ponts, une ferme située à côté du Fort d'Englos (Ennetières), on trouve ce croquis à la mine de plomb du Fort de Mons-en-Barœul. A noter la date du 8 avril 1915 et la mention Mons en Bareuil, comme fréquemment notée à l'époque par l'occupant. © Archives privées

Quand l’Allemagne espionnait ses voisins.

Alors qu’en France, l’espion était assimilé au traître, en Allemagne, s’engager dans les services de renseignements était considéré comme un service utile rendu à la patrie. Cependant, avant 1914, même si la Prusse domine l’empire germanique, l’organisation politique en différents royaumes implique un certain morcellement, mécaniquement transposé dans les services de renseignement. À l’intérieur même de la Prusse, les services de la marine, le « Nachrichtenabteilung » de l’Amirauté et le  « IIIb », les services de l’armée de terre dirigés par le légendaire colonel Nicolaï se disputent la primauté. Ce handicap relatif était compensé au niveau de l’exploitation des renseignements par l’organisation centralisée des cartels militaro-industriels mis en place par les puissantes industries de la chimie et de l’armement.


Grand Place à Lille, devant la Grand Garde, la foule attend que 
les espions allemands soient enfermés dans les fourgons cellulaires. © Archives privées.

Les services secrets allemands, par les énormes  moyens humains et matériels qui leur furent alloués, leur capacité d’innovation et d’organisation étonnante et par le dévouement patriotique de ses agents furent sans doute les meilleurs du genre avant et pendant la guerre de 14. Chaque région de garnison était infiltrée par un « Nachrichtenoffiziere » (NO, officiers spécialisés dans le renseignement). Ses agents étaient répartis dans les services à l’étranger du Reich, dans les usines ou mission commerciales de l’industrie allemande où sous des couvertures variées. Ainsi, dans les premiers jours d’août 1914, un faux touriste mais véritable officier de l’armée allemande, observa-t-il les préparatifs de guerre au fort de Liège en sirotant tranquillement de la bière belge au bar d’un estaminet voisin. En temps de crise, et notamment en 1914 juste avant l’invasion, l’Allemagne pouvait mobiliser plusieurs milliers de volontaires, les « spannungsreisende » (voyageurs des périodes de tension). Tous ces faux voyageurs de commerce, faux touriste, faux artistes mais vrais espions pouvaient être retrouvés autour des fortifications. Après-guerre, on découvrit dans certaines unités allemandes des plans précis de forts français tendant à prouver que les plans d’origine avaient été communiqués.